Je suis repassé devant son laboratoire ce matin. Les scellés de la sécurité sont toujours là, couverts de poussière de charbon. Personne n'a osé reprendre le bureau de Jami-Phils. Par respect, disent certains. Par superstition, je le crains.
Cela fait deux ans. Deux ans qu'il a claqué la porte de la Fonderie en emportant ses schémas et cette rage froide qui ne le quittait jamais.
Les jeunes étudiants parlent de lui comme d'une légende urbaine. "Le génie qui voulait vaincre la mort". Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ils ne l'ont pas vu les derniers mois. Ils n'ont pas vu ses mains trembler tellement qu'il ne pouvait plus tenir un stylet. Ils n'ont pas vu les quintes de toux qui maculaient ses mouchoirs de sang noir. Son corps était une prison. J'ai vu ses radiographies. C'était terrifiant. Ses os se calcifiaient, ses organes s'atrophiaient les uns après les autres. Son esprit tournait à mille à l'heure, une supernova d'intellect, mais il était piégé dans un corps qui pourrissait sur pied.
Je me souviens de notre dernière conversation. Je lui avais proposé une greffe pulmonaire. Il m'avait regardé avec ce dédain insupportable et m'avait dit : « Tu veux remplacer une tuile sur un toit qui s'écroule, Noria. Ça ne sert à rien. Il faut changer la maison. »
Je l'ai plaint. Par les Engrenages, ce que je l'ai plaint. Il était terrifié. Pas de mourir, non. Il était terrifié à l'idée que son intelligence s'éteigne avant d'avoir tout compris. C'était une course contre la montre qu'il ne pouvait pas gagner avec la médecine conventionnelle. Alors il est parti chercher des réponses là où la morale nous interdit d'aller.
Depuis, le silence. La plupart de mes collègues pensent qu'il est mort dans une rigole, son corps l'ayant finalement lâché. C'est l'issue logique. La plus probable. Mais il y a ces rumeurs.
Elles viennent des marchands qui traversent les zones de non-droit. On parle d'une silhouette dans les terres désolées. Pas un homme. Quelque chose de plus petit, de flottant, ou porté... Ils parlent d'un être mutilé, accompagné d'une chimère de métal, un robot au comportement étrange, trop fluide pour être une simple machine. On dit que cet être achète des pièces de haute précision. Des lentilles optiques. Des liquides nutritifs rares.
Je regarde ses vieux plans sur mon bureau. Des croquis de transfert neural. Des théories sur la conservation de la conscience hors-tissu. Des choses qu'on qualifiait de délire. Une partie de moi, celle qui l'admirait, espère qu'il a réussi. Qu'il a trouvé le moyen de transcender cette chair qui le trahissait. Qu'il est là-bas, quelque part, continuant à découvrir.
Mais une autre partie de moi, plus sombre, prie pour qu'il soit mort. Car si les rumeurs sont vraies... Si ce qui erre dans le désert est bien Jami-Phils... alors il a dû faire des choses abominables pour survivre. Il a dû se découper morceau par morceau. Il a dû devenir quelque chose qui n'a plus rien d'humain.
La mort est une fin triste, mon vieil ami. Mais ce que tu cherchais... c'est une damnation éternelle. J'espère pour toi que tu as échoué.