Le Jugement de la Vase

Écrit par HellySan

Le Fagn ne pardonne pas, mais moi, je l’avais dompté. Ou du moins, c’est ce que je croyais.

Je m'appelais Varkas. J'étais un pillard, un exilé de Caer Arcolano. J'avais appris à tordre le Mana pour qu'il ressemble à cet endroit : toxique, lourd, corrosif. Ma magie rongeait les écorces et faisait fondre la chair des chimères qui osaient m'approcher. Je me sentais intouchable. J'étais le roi de ce cloaque.

Jusqu'à ce que le silence tombe.

Ce n'était pas le silence habituel du marais, fait de clapotis et de bourdonnements d'insectes. C'était un vide soudain. Absolu. Comme si la nature elle-même retenait son souffle. Même les brumes semblaient s'écarter pour laisser passer quelque chose.

J'ai senti l'odeur avant de voir quoi que ce soit. Une odeur impossible ici : celle de l'ozone pur, de l'air frais après l'orage, tranchant net dans la puanteur de la décomposition.

— *Qui est là ?* ai-je hurlé, ma main crépitant d'une flamme verte et malsaine.

Un clapotis. Derrière moi. Je me suis retourné vivement. Rien. Juste l'eau noire et huileuse qui formait des cercles concentriques. Puis, deux points lumineux sont apparus à la surface. Pas des yeux. Des oreilles. Immenses, poilues, d'un bleu électrique et d'un mauve irréel. Elles ont pivoter vers moi comme des paraboles, captant le rythme effréné de mon cœur.

Une masse sombre a émergé sans un bruit, défiant les lois de la physique. La bête était colossale. Un félin ? Une loutre ? Un cauchemar ? Sa fourrure luisait comme du goudron frais. Elle a ouvert une gueule capable de broyer un homme en deux, mais elle n'a pas rugi. Elle a bâillé. Un bâillement paresseux, insolent.

J'ai lancé mon sort. Un trait d'acide vert, visant droit entre ses yeux.

C'est là que j'ai compris. Je ne me battais pas contre une bête. Une ombre a chuté de la canopée. Pas une ombre... une fille.

Elle est tombée accroupie sur le dos du monstre, avec une légèreté de plume. Elle était minuscule, sale, les cheveux en bataille, vêtue de lambeaux qui se confondaient avec la mousse. Mon trait d'acide ? Elle ne l'a pas esquivé. Elle a tendu une main, paume ouverte. L'acide ne l'a pas touchée. Il s'est... dissous. Non, pire. Il a été *bu*.

J'ai senti un tiraillement atroce dans mon sternum. Ma magie ne sortait plus. Elle était aspirée. La fille a relevé la tête. Ses yeux n'avaient rien d'humain. Il n'y avait ni colère, ni haine. Juste une curiosité froide, celle d'un chat observant une souris à l'agonie. Elle a penché la tête sur le côté, un mouvement saccadé, aviaire.

J'ai reculé, trébuchant dans une racine. — *Qu'est-ce que tu es ?* balbutiai-je.

Elle n'a pas répondu. Les mots étaient pour les hommes, et elle semblait avoir oublié cette faiblesse. Elle a juste froncé le nez, comme si mon existence même était une mauvaise odeur, une note fausse dans la symphonie du marais.

Elle a fait un petit geste du doigt. Pas un ordre. Une permission.

Sous elle, le léviathan de velours a bondi. Je n'ai pas eu le temps de crier. La bête m'a plaqué au sol, ses pattes palmées m'enfonçant dans la vase, son poids m'écrasant les poumons. Je m'attendais aux crocs. Mais la bête ne m'a pas mordu. Elle m'a juste tenu, immobile.

La fille a sauté à terre. Elle s'est approchée de mon visage, à quatre pattes, reniflant l'air. Elle a posé sa main sur mon front. Sa peau était brûlante. J'ai vu le fond de ses yeux. J'ai vu l'Écheveau. J'ai vu le Jugement.

Elle a murmuré un seul son, un feulement rauque qui vibrait dans mes os. Et puis, elle a tiré. Elle n'a pas tiré sur ma chair. Elle a tiré sur ce qui me rendait vivant. Elle a arraché la magie corrompue de mes veines comme on arrache une mauvaise herbe. La douleur n'était pas physique. C'était la sensation d'être effacé.

*Tu es une erreur,* semblait dire son regard. *Je te corrige.*

La dernière chose que j'ai vue, alors que mon esprit se dissolvait dans le néant blanc de la désincarnation, c'est la fille qui se frottait la joue contre l'oreille soyeuse du monstre, ronronnant doucement, déjà indifférente à mon cadavre vide qui s'enfonçait dans la boue.

Le marais était redevenu silencieux. La sentence avait été prononcée.