Le Compteur

Écrit par HellySan

Je fais jongler trois orbes de lumière entre mes doigts griffus. Rouge, or, noir. Rouge, or, noir. Une routine pour amuser la galerie, rien de plus. Sur sa couchette, le Vieux Hileon ronfle à moitié, l’air aussi fragile qu’une feuille morte en automne. Les humains le voient comme un vieillard à l'article de la mort. Moi, je sais que c'est un costume. À l'intérieur de cette carcasse fripée, il y a un incendie qui refuse de s'éteindre.

Soudain, le fil de notre âme se tend comme une corde de luth. Ce n’est pas un ordre. C’est une saveur. Une saveur d'ozone et de vide absolu, d'une pureté à en faire grincer les dents. Je claque des doigts et les orbes disparaissent en poussière d’étoiles. Je me volatilise pour réapparaître instantanément sur le dossier de sa chaise, mes oreilles frétillant comme des antennes.

Le lien entre nous crépite. Hileon ne dort pas. Il s'ennuie. Par les Dieux, je le sens, son ennui. C’est une mélasse épaisse et collante. Il en a assez de ses propres fables. Il connaît par cœur la réaction de son public, il sait exactement à quelle seconde la servante va pleurer, à quel moment le héros va frémir. Le monde connu est devenu une pièce de théâtre qu'il a jouée mille fois. Il en connaît toutes les répliques. C'est fade. C'est écrit d'avance.

Mais là... à travers notre connexion, une nouvelle étincelle jaillit. Une idée violette, dangereuse, excitante. L'Expédition. Le Blanc.

Je penche la tête, un sourire fend mon visage jusqu'aux oreilles. Je vois ce qu'il désire, mon vieux complice. Il ne veut pas une retraite dorée. Il veut l'improvisation totale. Il veut aller là où ses vieilles ficelles ne tireront aucune marionnette. Là où la neige étouffe les cris. Il veut trouver une histoire qui lui résiste.

Il ouvre un œil, laiteux et rieur, et me fixe. Le lien chante entre nous : « Tu la sens aussi, Gwirp ? Le vertige ? L'inconnu ? »

Je glousse. Bien sûr que je la sens. C'est délicieux. Il ne m'emmène pas pour le confort. Il m'emmène parce qu'il sait que je suis le seul à pouvoir apprécier la chute. Il veut que je sois aux premières loges quand le destin, le vrai, le brisera enfin. Il veut une fin grandiose, et il a besoin de son meilleur régisseur pour que les lumières soient parfaites au moment du crash.

Je bondis au sol et je fais tournoyer son tabouret d'un coup de patte avant de le charger sur mon dos. — En route, le Vieux ! crié-je dans notre silence mental. Si c’est la dernière représentation, on va faire en sorte que même les dieux en restent bouche bée. On va mettre le feu à la scène.