Du vent mais un océan placide.
Une nuit d'encre où aucune étoile ne pouvait contempler son reflet.
La proue du navire fendait les flots, comme une lame à travers un corps.
La capitaine se penche par-dessus le bastaing, et même à quelques mètres de la surface liquide, elle est prise d'un début de vertige. Se tenir au-dessus des abysses ne laisse personne de marbre ...
Rejetant ses cheveux humides, la jeune femme passe une main sur son visage pour finir sur son côté rasé. Mais pourquoi, au nom du Tumulte, cette eau devait être aussi visqueuse !
De tout de façon, rien depuis leur départ de Port Épave n'était survenu en faveur de son humeur.
Ho oui, il y avait bien eu les fêtes, après la victoire contre le Kraken. Ce jour de célébration, merci Kojo, les banquets, les cérémonies, les orgies...
Pourtant, tard des les liesses, un émissaire Ordis était venu à elle.
Totalement ivre, comme le reste de ses matelots, la capitaine n'avait pas rechigné à signer quelques papiers.
Surtout au vu des honoraires annoncés.
Mais le lendemain, accompagnée de son second et d'une gueule de bois, elle découvrit dans quel Fagne elle avait foutu son destin.
Les dangers, l'inconfort, la distance... aucun problème ! Ça la connaissait. Mais l'équipage qu'on lui imposait !?
Six Alterateurs, chacun avec son propre navire, chacun avec autant de casseroles au cul que de rouages dans un scarabot.
Ça faisait 13 jours qu'ils étaient en mer, et presque autant de fois qu'elle avait cru qu'ils s'entretueraient.
Écartant une mèche violette, elle scruta les ténèbres. Les six navires voguaient derrière le sien dans un silence inquiétant. A force, elle avait pris l'habitude de se méfier de ces moments de calme, annonciateurs de folies.
"Capitaine ! Capitaine Soulkette !"
Elle leva les yeux au ciel, qu'est ce qu'elle disait...
"T'as intérêt à me déranger pour une bonne raison le nouveau..."
Le matelot, essoufflé, avait pris une teinte écarlate qui cachait presque toutes ses tâches de rousseur.
"Oui ma capitaine ! Sur le bâtiment Ordis, Occiréa et Krenen, ils..."
Soulkette ne lui laissa pas terminé sa phrase.
Les deux pires évidemment...
Elle attrapa sa cape et son sabre d'un même mouvement.
" Hé le rouquin ! Ou est mon second ?"
" Déjà en chemin ma capitaine !"
La jeune femme soupira, fallait il que ça la rassure, ou bien l'inverse...
La tension était une chape de plomb sur les épaules des marins. Les seules qui osaient encore bouger, c'était ces énormes gouttes que la pluie continuait à abattre sur eux. Face à face, Occiréa et Krenen se jugeaient dans un silence de prédateurs.
L'Alterateur Bravos était une montagne de fureur et de confiance en soi. Toujours à moitié nu, son corps était une carte routière de la douleur. Des cicatrices de toutes origines constellaient son immense corps. Ses épaules, le haut de son torse et la partie supérieure de son visage étaient... Recouverts d'écailles rocheuses. Suite tragique d'un accident dans le Tumult, s'étant fixé en Singularité, lui ôtant par la même occasion la vue.
Pourtant, maintenant, Krenen n'en avait cure. Il semblait fixer Occiréa, et seulement elle, comme si les dizaines de recrues Ordis autour d'eux n'existaient pas. En robe de nuit, la cheffe du navire, n'en paraissait pourtant pas moins impressionnante. Grande et élancée, son regard était la seule chose plus sombre que ses longs cheveux. Tout en elle transpirait la noblesse. Lentement, les ombres se rassemblèrent à ses pieds, s'enroulant autour de ses chevilles, remontant à contre courant l'eau qui ruisselait sur tout son corps.
Krenen grimaça, comme s'il pouvait sentir l'arrivée de l'alter ego.
Les ombres finirent de recouvrir Occiréa, en posant leurs mains osseuses sur les épaules de la commandante, la drapant d'un manteau de ténèbres. Puis un visage macabre émergea à côté du sien, lui murmurant quelques secrets à l'oreille.
"Épée." Laissa-t-elle tomber d'un ton autoritaire dans le Gesalt.
Une recrue se précipita pour mettre un genoux à terre et tendre la poignée d'une arme à sa commandante.
Celle-ci l'attrapa, posa son pied contre son subordonné, et la sortie de son fourreau.
Le bruit du métal fit sourire le Bravos.
"On s'y met?"
Comme si les deux combattants ne pouvaient plus attendre, ils se ruèrent l'un sur l'autre.
Ils se battirent des minutes qui semblèrent autant de batailles. Chacun rivalisant de prouesses et de fougue.
Un coup trop impulsif, un instant d'inattention, soudain la lame d'Occiréa pénétra le ventre de son titanesque adversaire. Ce dernier sauta en arrière, lui arrachant l'arme des mains.
La commandante ouvrit de grands yeux, tout aussi surprise qu'outrée.
"Mon épée je vous prie."
"Tu n'avais qu'à mieux la tenir !"
Sur le visage de l'Ordis, l'incrédulité laissa la place à la colère.
"Je n'ai pas pour habitude, que mes victimes s'échappent avec ce qui les tue."
"Hahaha ! C'est qu'ils devaient être mou comme des Dotoufus!"
Krenen montra les dents en extrayant la lame du côté de son ventre. Un mince filet de sang s'échappa de part et d'autre. Il contracta ses muscles, et arrêta la saignée. L'air satisfait, il reprit une pose menaçante.
Exaspérée, Occiréa leva les yeux.
"Combien de fois vais-je devoir te tuer ?" "Épée." Ordonna-t-elle de nouveau dans la tête de ses soldats.
Mais avant qu'elle ne soit de nouveau armée, Krenen se précipita sur elle.
Juste avant le choc, un coup de feu retentit.
Entre les deux combattants avait jailli un jeune homme impassible.
Vêtu de cuir et de noir, son pistolet étaient tout contre le front de Krenen.
Sous son large chapeau, de sombres avertissements faisaient briller son regard.
"Vous savez à quel point j'aimerais dormir, au lieu de devoir vous rappeler à l'ordre ?" Sa voix n'était que lassitude et fatigue.
"Tir, petit second. Vois à quel point ton jouet n'a pas d'impacts sur moi!"
Le Bravos continuait d'appuyer la roche de son crâne contre le canon de l'arme à feu.
"Tu sais très bien Krenen, que j'en ai un deuxième, et qu'il est braqué sur un endroit bien plus sensible..."
La menace amusa le berserk.
"J'ai déjà survécu à bien pire." Grogna t'il en forçant encore plus avec sa tête.
Derrière, les ombres grandissaient dangereusement sur les épaules d'Occiréa.
Le doigt du second, appuya peu à peu sur la gâchette...
"Leow stop!"
La capitaine avait hurlé avec suffisamment de force pour que tous sur le pont se redressent par réflexe.
S'il fallait faire attention ici par ordre de priorité, c'était en premier au Tumult, mais tout de suite après, au capitaine Soulkette. La jeune femme venait vers eux d'un pas déterminé.
"Et vous autres, tas de misérables, vous êtes sous MA responsabilité ! Si vous devez mourir, vous le ferez ailleurs."
Du haut de ces 1m51 et demi, elle les toisa.
"Quelle raison avez-vous trouvé pour vous battre cette fois-ci ?"
Krenen s'éloigna de Leow avec un sourire complice. Alors que le second, haussant les épaules, rejoingnait Soulkette d'un air dépité.
"Il est venu sur mon navire, sans autorisation." Élucida la commandant Ordis.
"Je vais où les vents me guident." Rétorqua le grand guerrier.
"Ça suffit." Trancha la capitaine. "Krenen, retourne sur le navire Bravos. Occiréa, par pitié, rengaine moi cette épée."
Alors que l'affaire semblait être réglée, le bruit du bois contre le bois se fit entendre.
Une petite frégate venait d'arriver. A son bord, un vieux Lyra, soutenu par un petit être à l'air malicieux demandait de l'aide pour grimper à bord.
A peine eu t'il le pied sur le pont que sa voix envoutante se fit entendre.
"J'ai une histoire à vous raconter..."
Comme un seul homme, tout l'équipage montra des signes d'exaspération.
Certains allant même jusqu'à mettre de la cire dans leurs oreilles.
"Deux hommes, deux frères, allèrent plus loin que nul autre."
Le vieux Lyra s'assit sur un tabouret que son Alter égo, croisement improbable entre un nain et un gobelin, lui avait apporté.
Krenen essaya de fuir, mais la main de la capitaine sur son épaule l'en dissuada.
"De ces deux âmes naquit le courage, bravant les tempêtes et les abysses." Continua l'ancêtre en créant un jeu de lumières devant lui où s'élançaient de petites silhouettes.
"Je n'ai toujours pas donné d'autorisation pour cela." Maugréa Occiréa.
" Mais alors que tout semblait perdu." L'ancien bascula la tête en arrière et ses yeux se révulsèrent. "La terre leur fut offerte!"
Soudain, tous se mirent debout.
"Comment ça la terre ?!"
Le Lyra, en transe, continua sans prendre en compte les questions.
"Aucune hospitalité pour les Asgarthien. Seules les épreuves les attendaient. S'armant de ce qui les avait fait tenir, les deux hommes montèrent sur leur destrier de bois, dans l'espoir de revoir l'astre du matin une dernière fois."
Un nouveau bruit sourd se fit entendre contre la coque du bateau.
"Hélas, avec eux, ils n'avaient ramené que mort et avertissement..."
Lentement, le conteur abaissa sa tête et ses mains, faisant disparaître le petit théâtre de lumière.
"Deux hommes à tribord ma commandante!" Hurla une recrue Ordis "Deux hommes morts ma commandante..." Repris t'il d'un ton grave.
Soulkette déglutit. Les comptes du vieux Lyra se révélaient toujours vrais. Mais voyait-il l'avenir, ou la dictée t'elle par son talent d'orateur. Elle espérait la première solution. Car toutes ses histoires, sans exception, avaient une fin tragique.
"Mmmmm le vieux à raison. Il y a bien de la terre non loin d'ici."
La voix cristalline venait d'en haut, dans les haubans du grand mât.
Quand ils levèrent les yeux, ils purent apercevoir deux paires d'yeux jaunes acérées. Ceux de Laénne et Nounou, l'Alteratrice Muna et de son Alter égo.
Laénne, avait ce regard froid et meurtrier qu'on ces gens à qui la vie avait tout pris. Ses cheveux mi long encadraient un visage jeune orné d'une paire de lunettes. Son attitude était celle d'un animal, d'ailleurs elle n'avait d'amour que pour eux. Nounou était une bête aux couleurs entropiques, un félin de deux mètres. Si elle, avait le regard doux, sa bouche remplie de croc dissuadait quiconque de la caresser.
"Mais, bordel! Tout le monde est sur mon vaisseau ?!" S'emporta Occiréa.
"Mais j'aime trop regarder depuis les voiles, tes petits soldats... On dirait de petites fourmis bleues" Minauda Laénne "Pourquoi dis tu que l'histoire de l'ancien est réel ?" Les interrompus la capitaine.
"Parsque..." Les deux créatures Muna roulèrent dans les cordages d'un air joueur. "De là où l'on est. On peut la voir..."
Tout le monde se précipita à la proue, contre la balustre.
Et là, au loin, il l'a vire.
La terre.
"Brouahaha !" Krenen sauta par-dessus bord, dans cet océan gelé où l'on voyait parfois passer des ombres colossales.
Inquiète, la capitaine le vit disparaître sous la surface opaque.
Une main se posa sur son épaule.
"Ne soyez pas trop inquiète pour nous Capitaine." Annonça avec tact la commandante Ordis. "Ce gros balourd fonce tête baissée dans le Tumult, mais en reviens toujours."
"Parfois avec quelques morceaux en moins." Taquina Laénne qui les avait rejoints à distance raisonnable.
"J'arriverai pas à les tenir ce coup là Capitaine." Soupira Leow, en pointant son flingue dans la direction de deux autres navires.
Eux aussi avaient dû voir l'objectif, car des actions se mettaient en branle là-bas.
Chez les Axiomes, l'on pouvait voir l'Alterateur sur le pont. Ce cerveau de génie, conservé dans son réceptacle par l'altération.
Depuis sa prison aqueuse, il faisait de son navire une véritable machine d'ingéniosité. Des pattes mécaniques sortaient déjà de toutes parts de la coque, prêtes à arrimer, et à déverser leurs scarabots.
À peine derrière, on apercevait le bâtiment Yzmir, avec son bel Alterateur à la chemise ouverte, ses cheveux bouclés et son regard mystérieux derrière ses lunettes rondes. Lui aussi courait après un but. Puisant dans sa volonté, des tentacules sortirent des flots pour faire filer le navire. Sous l'impulsion, son Alter égo, une sorte de volatile multi color apparemment saoul, manqua de passer par-dessus bord.
Bien que tous différents, ces six personnalités excentriques, restaient des Alterateurs d'Asgartha.
Évidemment qu'ils feraient la course.
Évidemment qu'ils mèneraient leur faction dans une compétition saine... Enfin, plus ou moins.
Soulkette sourit malgré elle et ferma les yeux.
Pour la première fois de sa vie, elle avait de la peine pour le Tumult.