Le ciel n'a pas le droit d'avoir cette couleur.
Le Tumulte pulse devant nous, à cinquante mètres. C'est comme une cicatrice infectée dans la réalité. Les arbres là-bas ne sont pas en bois, ils sont en verre qui pleure. Le vent a le goût du cuivre.
Je tremble. C’est le froid, je me dis. Juste le froid.
Devant moi, droite comme une lame plantée dans le sol, se tient la commandante Occiréa. Elle ne tremble pas. Elle ne bouge même pas. Sa discipline est... sublime. C'est cela, la véritable force de l'Ordre. Pas de doute, pas d'hésitation. Juste une ligne claire entre ce qui doit vivre et ce qui doit être sacrifié.
Sur son épaule, sa cape d'ombre ondule alors qu'il n'y a pas de brise. Hushgulan. Je l'ai vu lui murmurer quelque chose à l'oreille. Je donnerais ma solde pour savoir ce que l'esprit lui dit. Lui donne-t-il la force de tenir ? Ou lui souffle-t-il le prix exact à payer pour notre victoire ?
Soudain, la poche de Tumulte se déchire. Un hurlement strident, inhumain. Une masse de géométrie impossible, hérissée de crocs de lumière, s'extirpe de la brume.
Mes jambes deviennent du coton. Je recule d'un pas. Juste un pas. C'est lâche. Je le sais.
— « Tenez la ligne, » ordonne Occiréa. Sa voix est calme. Terrifiante de calme.
La créature charge. Elle est trop rapide. Nos boucliers ne tiendront pas l'impact. Il faut l'exposer. Il faut qu'elle ouvre sa garde pour que la Commandante puisse frapper le noyau. Mais pour qu'elle ouvre sa garde, elle doit... attaquer quelqu'un.
Je vois Occiréa pencher légèrement la tête vers son épaule gauche. Hushgulan s'agite, le tissu d'ombre s'enroulant autour de son cou comme un serpent affectueux. Elle acquiesce.
— « Soldat Victor. Dispositif de leurre. Maintenant. »
Mon cœur s'arrête.
Victor est à ma droite. On a partagé nos rations ce matin. Il a ri de mes blagues. Victor hésite. Une demi-seconde. C'est humain d'hésiter face à la mort. Occiréa tourne son visage vers lui. Son regard est plus froid que le néant qui nous fait face. Ce n'est pas de la haine. C'est pire. C'est de l'indifférence. Pour elle, Victor n'est pas un homme. C'est une munition. Et une ressource qu'on refuse de dépenser n'a aucune valeur.
— « Sois utile, Victor. » dit-elle.
Victor hurle et s'élance. L'aberration le fauche en un instant. C'est horrible. Le bruit des os, la lumière...
Mais Occiréa avait raison. Comme toujours. Au moment où la bête frappe Victor, son flanc s'expose. Une ouverture de la taille d'une main. Occiréa ne la rate pas. Son épée trace un arc parfait, chirurgical. L'aberration s'effondre, dissoute, morte avant de toucher le sol. Le silence retombe. Victor n'est plus qu'une tache sombre sur l'herbe vitrifiée.
Je regarde la Commandante rengainer. Elle ne regarde pas le corps. Elle ajuste ses gants. C'était nécessaire. Je le comprends. C'était un échange mathématique : une vie pour sauver l'escouade, pour sauver la mission, pour protéger Asgartha.
Le sacrifice est la forme la plus pure du devoir. C'est noble. C'est grandiose. Je l'admire. Vraiment. Seule une volonté de fer peut prendre une telle décision sans ciller.
Mais alors qu'elle se retourne vers nous pour ordonner la reprise de la marche, une bile acide me brûle la gorge. Je serre ma lance si fort que mes jointures blanchissent. Je suis fier de servir sous ses ordres. Mais par tous les Dieux... faites qu'au prochain monstre, Hushgulan ne murmure pas mon nom.