Le séduisant Yzmir

Écrit par HellySan

L'air d'Arkaster vibrait encore de l'écho des célébrations. La menace du Kraken s'était évaporée, ne laissant derrière elle qu'un océan redevenu silencieux et une cité enivrée par sa propre survie. Pour la Capitaine Soulkette, le réveil était brutal. Elle sortait d'une taverne du port, la tête lourde d'une gueule de bois monumentale, le contrat Ordis froissé dans sa poche comme une promesse de malheur.

C’est là qu’elle le vit, adossé à une balustrade de marbre blanc surplombant les bassins de la cité. Roboutchou. Il était l'image même de l'insolence Yzmir. Sa chemise de soie, déboutonnée bien trop bas, flottait au vent. Il ajustait ses lunettes rondes d'un geste précieux, tandis qu'à ses côtés, Giz, son perroquet vert, tentait de garder l'équilibre sur une gargouille. L'oiseau dégageait une odeur tenace de Pastille, ce breuvage laiteux et trouble à forte odeur anisé qui rendait les marins aussi joyeux que léthargiques.

— « Alors, Capitaine... » lança Roboutchou d'une voix traînante. « Il paraît que vous avez accepté de convoyer notre joyeuse bande de fous vers l'inconnu ? » Soulkette s'arrêta net, ses cheveux violets encore ébouriffés. Elle le toisa de haut, ou plutôt de bas, du haut de son mètre cinquante-et-un.

— « Roboutchou. Je me disais bien que cette odeur d'anis ne venait pas seulement de la ruelle. Qu'est-ce que tu fiches ici ? Les Yzmir n'ont pas assez de parchemins à classer ? »

Le mage eut un petit rire étouffé, mais ses yeux, derrière ses verres, devinrent soudainement fixes. Une ombre visqueuse glissa sous ses bottes.

— « Classer les archives ? Non. Je pars avec vous. Le Qorgan veut des yeux sur cette expédition... et puis, je viens d'apprendre qu'Afanas emmène le petit Fasano. »

En prononçant le nom du garçon, Roboutchou marqua un silence. Sa main se crispa imperceptiblement sur le rebord de pierre. Il semblait peser le poids de ses propres mots, partagé entre une jalousie amère et ce remords qui le rongeait depuis la mort de Matera.

Soulkette fronça les sourcils, ignorant les délires de l'oiseau qui murmurait des bribes de prophéties incohérentes entre deux hoquets.

— « Si tu comptes utiliser mes ponts pour tes crises de nerfs et tes querelles avec le vieux mage, tu peux retourner au Kadigir tout de suite. Je commande ce voyage, pas tes tentacules. »

Roboutchou se redressa, retrouvant son sourire de façade, bien que ses yeux restassent froids. Un tentacule d'éther jaillit un instant de son ombre pour ramasser son sac de voyage posé au sol.

— « Oh, ne vous en faites pas, Capitaine. Je serai l'atout le plus... précieux de votre flotte. Tant que mon navire file assez vite pour que je n'aie pas à croiser le regard du vieux lion chaque matin. »

Il fit un signe de tête vers le port, là où les six navires de l'expédition commençaient à gréer leurs voiles.

— « On y va ? J'aimerais être à bord avant que le soleil ne tape trop fort. Giz supporte mal la lumière quand il a forcé sur le Pastille »

Ils se mirent en route vers les quais, côte à côte : la capitaine déterminée et le mage tourmenté, deux exilés d'Asgartha marchant vers une terre qui, selon les rumeurs, n'attendait que de les briser.